Mon baptême de plongée à Tahiti (et comment mon coloc m’a embarqué dans un nouveau monde)

Je vais vous parler d’un moment épique. Courageux. Presque héroïque.
Mon baptême de plongée.
Bon, avant de continuer, faut que je sois honnête sur un truc.

J’avais pas vraiment peur.
Genre, vraiment pas. Mon petit stress ? Respirer avec une bouteille. C’est tout. Pas les requins, j’en avais déjà croisé en snorkeling, ils m’ont regardé avec le même intérêt qu’un pigeon regarde une baguette rassis. Pas couler, j’étais déjà descendu en apnée au fond de ce même spot. Pas les poissons, j’en avais vu des centaines depuis la surface.
La bouteille. C’était ça mon Everest.
Respirer sous l’eau avec un truc dans la bouche. Ça paraît bête dit comme ça et ça l’est un peu, oui.

Le spot s’appelle l’Aquarium. Cinq à dix mètres de profondeur, eaux turquoise, poissons partout. Un endroit tellement accessible que même moi j’allais pas finir aux urgences. J’avais déjà fait du snorkeling là-dessus, j’avais déjà vu des tortues, des raies, des requins à pointe noire qui se promènent comme si le lagon leur appartenait, ce qui est techniquement le cas.
Bref. Terrain connu.
Ce qui l’était moins au début, c’était Julien.

Julien, c’est mon coloc. Un Ch’ti biloute débarqué à Tahiti avec un rêve, la plongée. Sauf que lui avant d’arriver ici, il plongeait dans des carrières du nord. De l’eau à huit degrés. Zéro visibilité. Combinaison étanche. Le genre d’endroit qui ressemble à la scène d’ouverture d’un film d’horreur sous-marin.
Et il adorait ça.
Quand on me l’a présenté comme futur coloc : Ch’ti, ancien militaire, divorcé, j’avoue que je voyais pas trop le point commun avec le gars de la Drôme provençale que je suis. Sur le papier on avait l’air d’une sitcom mal écrite.
Le premier soir, ça a matché. Instantanément.
Parce qu’on était venus ici pour la même raison, sans vraiment avoir de raison. Kiffer la vie, vivre au jour le jour, profiter de Tahiti. Un an et demi plus tard on est toujours colocs. Frérots, même. Le genre de mec avec qui pas besoin de grand chose pour savoir si ça va ou pas.

Lui est venu pour décrocher son GPP, Guide de Plongée Polynésien. Le Graal. Il est passé par tout ce qu’il faut passer, PADI, Divemaster, instructeur (des trucs que je comprends toujours pas vraiment mais qui ont l’air sérieux).
C’est ce mec-là qui allait me faire découvrir le fond.
On était bien partis.

Le briefing. Respirer normalement. Ne pas bloquer sa respiration. Équilibrer les oreilles. Suivre.
Simple.
Trop simple. Il manque forcément un truc.
– T’inquiète, me dit Julien avec le sourire de celui qui en a vu d’autres.
Il manquait rien.

La tête sous l’eau. La première bouffée d’air par le détendeur.
Ça marche. Je respire. Sous l’eau.
Bon. La bouteille c’était pas si compliqué. Acte héroïque numéro un, terminé.
Et là, quelque chose d’autre arrive. Quelque chose que le snorkeling m’avait jamais vraiment donné.
On descend. On s’arrête. On reste.
Plus de surface au-dessus de la tête qui te rappelle que t’es juste de passage. Tu es dedans. Tu flottes au milieu des poissons qui passent sans se préoccuper de toi, comme Julien dans ses carrières du nord, sauf qu’ici l’eau est à 28 degrés et on voit à dix mètres. Le silence du monde d’en haut disparaît complètement. Plus de scooters, plus de notifications, plus de bruit. Les bulles qui remontent. Les sons sourds de l’océan. Juste ça.
Et cette réalisation qui arrive lentement, presque timidement :
Il y a un monde entier là-dessous.

Aussi riche, aussi dense, aussi organisé que le monde d’en haut. Des espèces que je connais pas, des comportements que je comprends pas, une faune, une flore, des codes, tout un univers qui vit là depuis toujours, qui se fout complètement de ce qui se passe à la surface. Les tortues que j’avais vues depuis le masque, là elles passent à deux mètres et elles me regardent comme si j’étais un invité bizarre mais acceptable.
En snorkeling, tu regardes ce monde.
En plongée, t’en fais partie.
Moi qui croyais connaître Tahiti. Je connaissais la surface.

On remonte. J’ai le sourire jusqu’aux oreilles.
Julien me regarde avec l’air de celui qui sait exactement ce qui vient de se passer. Le regard du frérot. Pas du moniteur.
— Alors ?
— Je veux passer mon N1 !
Il a souri. Et il m’a remis mon diplôme de baptême.
Un bout de papier. Officiellement.

Mais j’ai eu le même sourire idiot que quand j’avais eu mon diplôme des 25 mètres à la piscine du camping. Ou mon attestation de premiers secours au collège. Ces petits bouts de papier qu’on brandit comme si on venait de décrocher un Nobel.
Sauf que là, j’allais enchaîner sur le N1, puis le N2. Du vrai. Du sérieux. Quarante mètres de profondeur au bout du chemin.
Mais sur le moment, j’étais juste un gosse avec son diplôme.
Et c’était très bien comme ça.

Depuis, le N2 est passé. Sans Julien cette fois, il avait son propre GPP à décrocher, ses propres fonds à explorer. Mais toujours dans ces eaux, toujours ce même sentiment.
N2. Quarante mètres autorisés.
Moi qui flippais pour la bouteille.
Le monde d’en bas est grand. Je commence à peine à en voir les bords.

Et honnêtement, si toutes les grandes découvertes de la vie commencent avec un détendeur et un Chti biloute, je signe encore.